La guerre du voile
tome 2
"Je tournai une page du livre, et un frisson me traversa, comme si la cendre incrustée dans le parchemin s’infiltrait dans mes veines. Chaque mot semblait peser sur mon âme, la faisant s’enfoncer un peu plus dans les méandres du passé, un écho de ce que j’avais été. Plus je lisais, plus je découvrais ce que je redoutais : la vérité sur moi-même. Le cuir usé du livre sentait le moisi et la guerre oubliée, et sous mes doigts, les pages crissaient comme des os brisés. Les runes, tracées d’une encre fanée qui semblait encore humide de sang ancien, dansaient sous la lueur vacillante des chandelles, formant des motifs qui me narguaient, comme si elles savaient ce que je refusais d’admettre.
Une phrase me frappa, nette comme un coup de faux : Le Seigneur des mille croix. Mon surnom, gravé dans l’histoire par des plumes. Une vision jaillit alors, incontrôlable, plus vive que les braises dans l’âtre. J’étais sur un tertre battu par le vent, entouré de croix plantées dans une terre rougeâtre, leurs ombres s’étendant comme des griffes sur le sol gorgé de boue et de corps. Des cris d’agonie résonnaient, étouffés par la pluie qui martelait les visages des suppliciés. Un ennemi à genoux, les chaînes rouillées mordant ses poignets, crachait du sang et des mots :
« Seigneur des mille croix ! » avant que ma lame – une faux d’os– ne s’abatte, tranchant net.
Extrait de La Guerre du Voile - Tome II de la Couronne d'Ombre
- Il est éveillé, » murmurai-je, les dents serrées, la douleur m’irradiant en vagues qui faisaient trembler ma vision.
« L’orbe… il parle. À travers moi. »
Veynar s’avança, son bâton – une relique de bois noir incrustée de runes – brandi comme une lance, ses yeux plissés scrutant les ombres.
« Parlez, Seigneur. Qu’entendez-vous ? Une voix ? Comme au banquet ? »
Avant que je puisse répondre, l’air vibra, un grondement sourd montant des profondeurs de la salle, faisant pleuvoir des gouttes d’eau du plafond comme des larmes de pierre. L’orbe s’illumina davantage, un éclat aveuglant qui força nos yeux à se plisser, et une voix – sa voix – déchira le silence, sifflante et intime, venant de partout et de nulle part, comme si les murs eux-mêmes conspiraient.
« Edras… tu croyais m’avoir échappé ? »
Morwyn. Son timbre, froid et moqueur, glissait sur ma peau comme de l’huile gelée, évoquant des nuits de complots dans des tentes ensanglantées, des leçons de nécromancie sous la lune rouge.
« Le maître revient, et avec lui, l’ombre que tu as fui. Cendregarde ne survivra jamais. Tes alliances ? Des châteaux de sable. Tes stigmates ? Mes chaînes. »
Extrait de La Guerre du Voile - Tome II de la Couronne d'Ombre
« Nyssara, » dis-je en m’approchant, ma voix coupant net le sifflement des flèches et le choc des lames.
Elle se tourna vers moi, son arc encore tendu, ses yeux scrutant les miens avec cette intensité qui me mettait toujours mal à l’aise, comme si elle lisait au-delà de la chair.
« J’ai besoin que tu m’annonces auprès des tiens, » poursuivis-je, sentant le poids de chaque mot. « Il est l’heure de prêter le Serment du Chêne blanc. »
À ces mots, un sourire fugace effleura ses lèvres – pas triomphant, mais empreint d’une satisfaction contenue, comme si un pacte ancien venait enfin d’être honoré.
« Bien, Seigneur Edras, » répondit-elle, « Je m’en occupe immédiatement. »
Elle disparut à l’intérieur de la tour de guet, ses pas silencieux sur la pierre, se dirigeant vers l’artefact de. L’attente fut brève, mais elle me parut éternelle, chaque seconde un rappel de la situation, une vibration sourde qui semblait anticiper ce qui m’attendait.
Elle ressortit, quelques minutes plus tard, son expression sereine, presque solennelle.
« Vous pouvez vous mettre en route quand vous le désirez, » dit-elle. « Le temps que vous arriviez à Elyndrel, les préparatifs seront terminés. »
Extrait de La Guerre du Voile - Tome II de la Couronne d'Ombre
« Et si c’était un piège ? » demanda-t-elle, sa voix basse, presque un souffle, ses yeux scrutant les ombres entre les troncs tordus où des formes indistinctes semblaient se mouvoir. « Morwyn sait ce que nous cherchons. Il tire sur les fils. Maître l’a dit. »
Kaelen ricana doucement, sans joie, un son rauque qui se perdit dans le vent humide qui fouettait les branches.
« Si c’est un piège, on le referme sur eux, » répondit-il, sa main droite posée sur la garde de son épée, le métal froid sous ses doigts calleux. « Edras nous a formés pour ça – pour creuser dans l’ombre et en ressortir avec les dents. Et si les osseux ou pire nous tombent dessus, on les relève. Pour lui. »
Extrait de La Guerre du Voile - Tome II de la Couronne d'Ombre
Journal personnel d’Edras, Seigneur de Cendregarde, écrit à la lueur d’une unique chandelle, la nuit du 23e jour après le Serment du Chêne blanc.
Les stigmates ont atteint ma gorge. Ils ne brûlent plus. Ils respirent. Une gorge dans ma gorge, humide, chaude, vivante. Des dents qui grattent l’intérieur de ma peau. Chaque battement est un mot. Chaque mot est une chaîne. Et la chaîne serre, serre, serre jusqu’à ce que l’air soit du sang.
Je n’ai pas dormi depuis trois nuits. Selmira dort à mes côtés, mais son souffle est trop léger, trop fragile, comme une plume trempée dans la cire. Je sens la chaleur de son corps à travers la toile, mais je n’ose pas la toucher. La feuille d’argent du Chêne blanc, incrustée dans ma paume, saigne dès que j’ai ouvert le Grimoire. Saigne argent liquide, froid comme la lune, brûlant comme la glace. Saigne lune. Saigne-moi. Et le sang coule.
Extrait de La Guerre du Voile - Tome II de la Couronne d'Ombre
Nous partîmes à midi, sous un ciel qui saignait, du rouge au violet, du violet au noir. Ma légion suivait : mille morts-vivants relevés des combats précédents, leurs armures rouillées cliquetant comme des chaînes, leurs yeux verts luisant d’une obéissance muette ; cent squelettes géants forgés dans les os des anciens, issus de mes propres créations et sortis de mon imagination, leurs lances de fer longues comme des mâts ; cinquante cavaliers spectraux montés sur des chevaux d’ombre, leurs sabots ne touchant pas le sol ; Sélène à ma droite, ses runes luisant comme des étoiles noires ; Kaelen à ma gauche, son épée dansant dans l’air comme une promesse de mort.
Et à l’avant, mes généraux. Althoran marchait en tête, son épée traînant une ligne de feu vert dans la boue, ses os claquant comme un tambour de guerre. Serah flottait sur le flanc gauche, son posé sur l’épaule, promesse de mort silencieuse, ses chaînes spectrales prêtes à lacérer. Elyssane fermait la marche, son bâton irradiant de flammes noires, ses robes flottant dans l’air, lui donnant des airs de faucheuse.
Les champs étaient déjà noircis, les herbes hautes flétries comme brûlées par un feu invisible, l’air chargé d’une odeur de chair pourrie et de terre retournée. Un bourdonnement grave, continu, qui montait du sol, des arbres, des nuages. Mon nom. Notre nom. Leur nom.
Eldridge apparut au crépuscule, un village fantôme, les maisons gisantes ouvertes comme des carcasses, les portes pendantes sur leurs gonds tordus, les toits effondrés en tas de chaume pourri. L’odeur frappa en premier, sucrée, écœurante, comme du miel mélangé à de la viande avariée, à du sang caillé, à des larmes séchées. Les rues étaient vides, mais pas silencieuses ; un murmure montait du sol, grave, humide, comme des milliers de gorges chuchotant en chœur sous la terre. Mon nom. Notre nom. Leur nom.
Les premiers morts surgirent des puits, pas des squelettes, pas des goules, des coquilles, des villageois encore habillés de leurs hardes, la peau tendue sur des os vides, les yeux blancs laiteux roulant dans des orbites creuses, les bouches cousues de veines noires palpitantes, mais elles susurraient, un bourdonnement sourd vibrant dans l’air, dans mes os, dans mes stigmates. Ils marchaient d’un pas lent, inexorable, leurs mains tendues comme pour embrasser, leurs doigts fins et crochus laissant des traînées de pus noir sur le sol.
« Légion, » hurlai-je, ma voix un tonnerre qui fit trembler les ruines, « chargez. »
Extrait de La Guerre du Voila - Tome II de la Couronne d'Ombre
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