Les cendres de la coalition
tome 3
" Je me précipitai vers Selmira dans un bond qui fit trembler le sol, le cœur cognant si fort dans ma gorge que j’en avais le goût du fer sur la langue, et quand mes bras se refermèrent autour de son corps brûlant, plié en deux par la douleur, je sentis immédiatement la contraction suivante la traverser comme une vague de feu invisible : ses muscles se durcirent sous mes paumes avec une force implacable, son ventre rond se contracta violemment, la faisant se tordre de douleur et gémir longuement. Son visage était là, tout près du mien, d’une pâleur extrême, presque translucide, les lèvres pincées et exsangues, les yeux écarquillés par une terreur que je ne lui avais jamais vue – une terreur pure, animale, celle d’une femme qui sent son corps poussé aux confins de ce qu’il peut endurer, qui comprend que quelque chose en elle exige tout, sans répit ni merci. Elle hurla, un hurlement rauque, déchirant, qui me lacéra les tympans et me glaça jusqu’aux os, et je hurlai avec elle, un cri désespéré, primal, qui arracha ma gorge déjà à vif. "
Extrait de Les Cendres de la Coalition - Tome III de la Couronne d'Ombre
" Ils se jetèrent sur moi avant que j’aie pu ouvrir la bouche.
« Alors, Seigneur, comment va Selmira ?
- Et le bébé ? Il est en bonne santé ?
- Tout s’est bien passé ?
- Un garçon, une fille ?
- Vous voulez vous asseoir ? Tenez, asseyez-vous, vous êtes pâle et vous avez l’air épuisé… »Leurs voix se chevauchaient, pressantes, chaleureuses, insupportables. Je sentis la panique monter, une vague noire qui me submergea la gorge, les tempes, les yeux.
« Stop !!! »
Le mot jaillit de moi comme un coup de faux, si fort que les vitraux tremblèrent dans leurs cadres, que les murs du donjon semblèrent retenir leur souffle. Le silence retomba, brutal, presque douloureux.
« Laissez-moi respirer… » murmurai-je, la voix rauque, éraillée par tout ce que je ne pouvais pas dire.
Je balayai la pièce du regard. Tout était nettoyé, rangé, presque trop parfait. Les draps froissés avaient disparu, l’armure que j’avais laissée tomber dans la panique gisait maintenant alignée contre le mur, luisante – ou presque - comme si rien n’avait eu lieu. Sélène essorait encore son linge, le tissu gouttant lentement sur la pierre, chaque goutte résonnant comme un compte à rebours. Kaelen me fixait, les yeux brillants d’une inquiétude qu’il essayait de masquer derrière son calme habituel. Ils étaient là depuis des heures. Ils avaient attendu. Ils avaient effacé les traces. Je sentis quelque chose se briser en moi, pas de la colère, non… une gratitude si lourde qu’elle me fit vaciller.
« J’ai besoin d’un verre », lâchai-je enfin, la voix basse, presque un grondement. « Kaelen, la bouteille derrière les livres. Celle que je cache discrètement. Sers-nous trois verres. Et avant que vous ne disiez quoi que ce soit… vous buvez avec moi. Vous m’avez assommé avec vos questions. Maintenant, assumez. »"
Extrait de Les Cendres de la Coalition - Tome III de la Couronne d'Ombre
« Arven… est mort, Seigneur Kaelthorne. »
Les mots tombèrent comme une pierre dans un puits sans fond, et le silence qui suivit fut encore plus long, plus écrasant, un vide où je revis son visage agonisant sous la tente, les veines noires rampant déjà sous sa peau, son souffle rauque, son regard qui s’accrochait au mien comme à une ancre. Je m’étais préparé, oui, mais la préparation n’efface jamais la lame.
« Je suis désolé d’apprendre cette nouvelle », répondis-je enfin, la voix plate, presque morte, conscient que mon chagrin était moindre que ce qu’il aurait dû être, engourdit par l’attente, et je me tus, craignant de froisser Maelron par mon calme apparent.
« Les obsèques auront lieu dans deux semaines », reprit-il, la voix plus basse, presque un murmure. « D’ici là, les mages garderont le corps intact pour la cérémonie. Puis-je compter sur votre présence ?
- Évidemment », lâchai-je, et le mot sortit plus dur que prévu, chargé de tout ce que je ne pouvais dire. « Arven était ce qui se rapprochait le plus d’un ami. Il n’est pas question de lui faire l’affront d’ignorer son dernier voyage. »
Un nouveau silence, plus court, mais lourd d’une hésitation que je devinai avant même qu’il ne parle.
« L’Ordre sera évidemment présent, ne l’oubliez pas », dit-il enfin, la voix teintée d’un avertissement qu’il n’osait pas formuler plus crûment. « Ils n’ont pas tiré un trait sur ce que vous avez fait à Caldran. »
Extrait de Les Cendres des la Coalition - Tome III de la Couronne d'Ombre
« Je poussais ma monture plus que je ne l’aurais dû, mais j’arrivais à Cendregarde en un temps record, ne m’arrêtant que le strict minimum, pour elle comme pour moi. La pauvre bête s’écroula d’épuisement à peine arrivé au pont levis qui mit à mes yeux tellement de temps à s’ouvrir que je craignais à chaque seconde que les soldats ne me rattrapent. Pourtant, à peine une journée après mon départ d’Arvenhol, des poursuivants plus de trace. Ils avaient dû abandonner la poursuite, estimant que la traque n’en valait pas la peine.
On me fit rentrer dans la cité, les gardes accueillant le retour de leur Seigneur, et quelqu’un avait prévenu Kaelen car il arriva à peine la lourde herse refermée.
« Seigneur, nous n’avions aucune nouvelle. Nous avons redouté le pire ! »
Je lisais la crainte mêlée au soulagement sur son visage, les traits tendus et tirés par la fatigue.
« J’ai eu… quelques soucis. Fais venir tout le monde dans le hall d’ici deux heures. Nous devons parler, mais avant ça, je dois me laver. »
Le jeune homme plissa le nez en s’approchant un peu plus près de moi.
« Seigneur, vous vous êtes baignez dans les latrines ou quoi ?
- Tu ne crois pas si bien dire… »
Extrait de Les Cendres de la Coalition- Tome III de la Couronne d'Ombre
Je poussais ma monture plus que je ne l’aurais dû, mais j’arrivais à Cendregarde en un temps record, ne m’arrêtant que le strict minimum, pour elle comme pour moi. La pauvre bête s’écroula d’épuisement à peine arrivé au pont levis qui mit à mes yeux tellement de temps à s’ouvrir que je craignais à chaque seconde que les soldats ne me rattrapent. Pourtant, à peine une journée après mon départ d’Arvenhol, des poursuivants plus de trace. Ils avaient dû abandonner la poursuite, estimant que la traque n’en valait pas la peine.
On me fit rentrer dans la cité, les gardes accueillant le retour de leur Seigneur, et quelqu’un avait prévenu Kaelen car il arriva à peine la lourde herse refermée.
« Seigneur, nous n’avions aucune nouvelle. Nous avons redouté le pire ! »
Je lisais la crainte mêlée au soulagement sur son visage, les traits tendus et tirés par la fatigue.
« J’ai eu… quelques soucis. Fais venir tout le monde dans le hall d’ici deux heures. Nous devons parler, mais avant ça, je dois me laver. »
Le jeune homme plissa le nez en s’approchant un peu plus près de moi.
« Seigneur, vous vous êtes baignez dans les latrines ou quoi ?
- Tu ne crois pas si bien dire… »
Extrait de Les Cendres de la Coalition - Tome III de la Couronne d'Ombre
Puis je fis un pas en avant. Les conversations s’éteignirent une à une. Les regards se tournèrent vers moi. Pas de joie. Pas de crainte. Juste cette même indifférence lourde, teintée d’une attente muette, comme si tous attendaient que je dise quelque chose – n’importe quoi – qui leur prouverait que j’étais encore leur roi, et non l’ombre d’un homme qui venait de commettre un massacre.
Je ne dis rien.
Pas encore.
Pas encore.Je me contentai de traverser la salle jusqu’à la grande table, posai mes mains gantées sur le bois usé, et laissai le silence s’étirer un peu plus longtemps. Parce que, parfois, le silence est la réponse la plus honnête. Et la plus terrifiante.
« Que se passe-t-il ? » demandai-je enfin, la voix plus rauque que je ne l’aurais voulu, un grondement bas qui fit sursauter légèrement le plus jeune des gardes près de la porte.
Ils se regardèrent tous, une seconde trop longtemps, la mine sombre, comme si une nouvelle catastrophe venait de s’abattre sur nous pendant que j’étais absent. La foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit ? Quel drôle de proverbe. Elle n’avait de cesse de frapper Cendregarde, et chaque coup laissait une cicatrice plus profonde.
Sélène fut la première à parler, la voix basse mais ferme, presque mécanique, comme si elle récitait une mauvaise nouvelle qu’elle avait dû répéter trop souvent ces derniers jours.
« Une de nos caravanes n’est jamais arrivée jusqu’à nous. »
Je la fixai sans comprendre tout de suite. Il arrivait que des bandits attaquent nos convois – c’était dans l’ordre des choses, un risque calculé, un tribut payé à la route. Mais l’atmosphère ici n’était pas celle d’une simple perte de marchandise. C’était autre chose. Plus grave. Plus vital.
« C’était le convoi de Valdorne », reprit-elle, les yeux rivés sur la carte déroulée devant elle. « Celui qui devait nous ravitailler pour les prochains mois. Sans cette cargaison, nous risquons de manquer de céréales d’ici l’hiver. Et je pense que nous ne pouvons pas compter sur Arvendral pour nous en vendre… compte tenu de la situation. »
Les mots tombèrent comme des pierres dans l’eau stagnante. Je sentis mon estomac se nouer, une colère froide et sourde monter dans ma poitrine. Sans céréales, pas de pain. Sans pain, la faim. Sans faim maîtrisée, la révolte. Et avec la révolte, la fin de tout ce que nous avions bâti. Je hochai lentement la tête, le regard fixé sur la carte où une ligne rouge marquait le trajet supposé du convoi.
Extrait de Les Cendres de la Coalition - Tome IiI de la Couronne d'Ombre