Le souffle de la faim

tome 4

A piece of black paper that has been folded

La nuit s’annonçait interminable, une ombre vorace qui nous enveloppait tous, nous rappelant sans pitié les épreuves que nous venions d’endurer, avec nos corps marqués comme des parchemins froissés par la guerre – muscles broyés, articulations hurlant leur protestation muette, contusions violacées qui pulsaient sous la peau, plaies béantes qui suintaient encore un sang épais, poisseux, comme si chaque battement de cœur voulait nous ramener à l’instant du chaos. Le calme avait enfin reconquis la clairière, un calme précaire, seulement brisé par les pas feutrés des soigneurs qui allaient et venaient dans l’infirmerie improvisée, et par les râles intermittents des deux patientes, ces gémissements rauques qui me lacéraient l’âme, échos d’une souffrance que je ne connaissais que trop bien, que j’avais moi-même infligée et subie.

Vaelan avait succombé au sommeil dans les bras de Sélène, emporté par l’épuisement comme par une lame invisible, son petit corps abandonné contre elle après toute cette agitation qui l’avait vidé de ses forces enfantines. Elle le berçait avec une tendresse infinie, une douceur qui affleurait enfin à la surface de son être, cette fragilité que je m’étais acharné à étouffer pour la forger en guerrière impitoyable, mais qui, au bout du compte, n’avait fait que la détruire d’une manière plus sournoise, plus profonde, comme un cristal fendu par le gel. Je me surprenais à me réjouir de la voir ainsi, apaisée, sereine, telle qu’elle aurait pu l’être si l’Ordre n’avait pas tout perverti, si les ombres de notre destin n’avaient pas tout englouti dans leur faim insatiable.

Extrait de Le Souffle de la Faim - Tome IV de la Couronne d'Ombre

a piece of white paper with a cross on it

Une nouvelle fois, je sentis cette impression étrange dans l’air, presque palpable, presque lourde, comme si l’atmosphère elle-même s’était épaissie jusqu’à se transformer en une seconde peau collée à la mienne. C’était une humidité qui n’avait rien de naturel : elle s’infiltrait dans mes poumons à chaque inspiration, les gonflait d’une douceur traîtresse, les alourdissait jusqu’à ce que chaque souffle devienne un effort conscient, un combat muet contre quelque chose de vivant, d’ancien, qui s’installait en moi sans permission. L’air portait une tendresse moite, presque caressante, mais, sous cette douceur se tapissait une oppression sourde, un poids qui faisait vibrer mes côtes, qui ralentissait le sang dans mes veines comme si le temps lui-même hésitait à circuler. Je connaissais cette sensation. Je l’avais apprise dans la chair, dans les nuits où elle revenait me hanter sans crier gare, me rappelant que certains pouvoirs ne s’annoncent pas par le tonnerre, mais par ce silence chargé, par cette légèreté qui étouffe avant de guérir.

Le Chêne Blanc.

Son nom claqua en moi comme un serment ancien, un écho de lumière pâle qui traversait l’obscurité. Je levai les yeux malgré moi, scrutant les frondaisons encore noircies de la clairière, là où les branches survivantes se découpaient contre le ciel qui commençait à pâlir d’une aube hésitante. Pas un souffle de vent. Pas un craquement. Seulement cette humidité qui suintait maintenant des troncs eux-mêmes, une sève invisible, blanche, luminescente, qui semblait couler dans l’air comme du lait maternel versé dans l’ombre.

Extrait de Le Souffle de la Faim - Tome IV de la Couronne d'Ombre

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«  Nos… nos réserves. Elles ont été sabotées. Nous avons presque tout perdu… »

Les mots tombèrent comme une condamnation. Je sentis quelque chose se figer en moi, une peur froide, qui me noua les entrailles. Je ne voulais pas comprendre. Pas encore. Pas maintenant, pas après tout ce que nous avions traversé pour revenir ici.

Que veux-tu dire par là ? »

Ma voix sortit basse, presque un murmure, mais elle portait déjà le tranchant de la lame qui s’aiguise.

« Qui a bien pu saboter nos réserves au sein même de la cité que vous êtes censés protéger ? »

Il baissa à nouveau la tête, se frotta les mains l’une contre l’autre dans un geste compulsif, comme s’il pouvait essuyer le sang invisible qui les tachait déjà. Sa respiration était courte, saccadée.

« Nous n’en avons pas la moindre idée, Seigneur. Nous patrouillons toujours de manière assidue – sur les remparts, dans les rues, dans les quartiers bas… Nous n’avons rien remarqué d’étrange. Rien. Jusqu’à ce que nous constations les dégâts dans les entrepôts. De la poix… de la poix a été versée sur les stocks de grains. Nous sommes parvenus à en sauver une partie, à grand-peine. Mais autant vous dire que ça ne sera jamais suffisant… Pas pour nourrir toute la population. Ni pour les nouveaux arrivants ».

»

Extrait de Le Souffle de la Faim - Tome IV de la Couronne d'Ombre

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La nuit nous avala sur le chemin du retour, une obscurité épaisse qui s’insinuait dans chaque pore, les chariots lourds de notre butin grinçant comme des plaintes étouffées. Kaelen chevauchait à mes côtés, silencieux, son souffle court trahissant la tension qui le rongeait. Harlon aussi, sa présence massive un rempart muet contre l’obscurité. Personne ne parla. Seulement le bruit des roues dans la boue, un raclement humide et rythmé, et le poids invisible de ce que nous avions fait, un fardeau qui pesait sur mes épaules comme une armure trop lourde.

Brutal, oui. Mais pas un massacre. Pas encore. Nous avions épargné leurs vies, mais à quel prix ? Une faim lente qui les rongerait de l’intérieur, une errance forcée qui les jetterait sur les routes comme des feuilles mortes au vent.

En arrivant à Noctebourg, sous les premières lueurs de l’aube qui perçaient l’horizon comme des lames pâles, je me demandai si cette « solution » n’était pas pire que la mort : nous les avions condamnés à une survie agonisante, à une existence brisée par notre main.

Le monde nous transformait tous en monstres, un vol à la fois, un choix désespéré qui nous arrachait un peu plus d’humanité à chaque pas. Et pourtant, les grains dans les chariots étaient réels. Ils sauveraient des vies à Cendregarde.

Mais à quel coût pour mon âme ?

Extrait de Le Souffle de la Faim - Tome IV de la Couronne d'Ombre

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«Edras…»

Le son me traversa comme une décharge électrique, un courant froid qui remonta le long de ma colonne vertébrale, faisant naître une sueur glacée sur ma nuque et crispant mes doigts instinctivement sur la garde de mon épée, le métal froid mordant ma paume comme un rappel brutal de toutes les batailles où elle avait bu le sang. Selmira était partie se reposer avec Vaelan, et j’étais seul dans la pièce aux parois rapiécées qui suintaient encore l’humidité des pluies récentes, la lumière pâle de la lune filtrant par les fenêtres étroites, projetant des ombres longues et mouvantes qui dansaient sur les murs comme des souvenirs vivants, hantés, prêts à me submerger.

Næthar. La lame.

L’artefact qui avait absorbé tant de vies, et qui avait sombré dans le silence après avoir ingéré l’âme du Maître aux portes de Morwyck, me laissant un vide hurlant au fond de moi. Soudain, un flash – une vision fugitive du Maître, son visage tordu par un rictus de triomphe, ses yeux noirs comme des abysses me fixant depuis l’obscurité, un rire étouffé résonnant dans ma tête comme un écho de torture passée.

« Næthar... » murmurai-je, la voix basse qui racla ma gorge sèche, comme si prononcer son nom pouvait la faire disparaître à nouveau, me laissant à nouveau seul avec le poids écrasant de son absence, mes mains tremblant maintenant comme si elles étaient prises dans un étau invisible.

Oui… Mais à quel prix, Edras ?

Sa voix était faible, éraillée, tel un écho affaibli par des siècles d’épuisement, un filet de son qui se frayait un chemin à travers les abysses de mon esprit, me faisant frissonner jusqu’aux os, un froid qui s’insinuait dans ma chair comme un poison lent.

L’âme du Maître… Elle m’a vidée. Épuisée jusqu’à la moelle. C’était comme si son essence, cette noirceur putride qui suintait la haine et la corruption, avait aspiré tout ce qui me restait de force, me laissant flotter dans un vide froid, un néant où le temps n’existait plus, où chaque seconde s’étirait en une éternité de tourment. J’ai lutté, oh comme j’ai lutté, mais il a fallu attendre… attendre que les échos s’estompent, que son poison se dilue dans les ombres qui me composent. J’eus la sensation que cela dura des mois, ou peut-être des années, pour que je puisse refaire surface, pour que je puisse rassembler les fragments de moi-même dispersés dans l’obscurité, chaque pièce arrachée avec une douleur qui me lacérait l'âme.

Extrait de Le Souffle de la Faim - Tome IV de la Couronne d'Ombre

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« Il paraîtrait que la corruption de Kaelthras s’amenuise doucement depuis la chute de Morwyck. Elle se retire lentement, mais de manière visible. »

La voix de Sélène, ferme et assurée, brisa le silence qui s’était installé après mon interrogation comme un verre se fracassant sur le sol, un son tranchant qui fit sursauter imperceptiblement l’air autour de nous, amplifiant la tension qui pesait déjà comme une chape de plomb sur nos épaules.

« C’est ce que m’ont rapporté les éclaireurs de Kaelen. Étant donné que nous avons déjà un petit avant-poste là-bas, il serait intéressant de voir ce que nous pouvons tirer de ces terres. De plus, il y a toujours une question qui nous y attend. »

L’image de ce que nous avions découvert, sous cette dalle gravée qui n’avait parlé que par énigmes obscures et indéchiffrables, me revint en mémoire comme un flash froid, un souvenir qui me glaça le sang et fit monter une sueur froide le long de ma nuque, un mystère enfoui qui semblait nous appeler du fond des abysses, prêt à resurgir et à tout engloutir.

« Que proposes-tu ? Les terres sont stériles, le gibier absent, et il se trouve enfoui là-bas quelque chose dont nous ignorons la nature, une présence qui pourrait nous détruire si nous creusons trop profond. »

Elle acquiesça, un léger sourire au coin de la bouche, mais ses yeux trahissaient une ombre d’inquiétude qui fit accélérer mon pouls.

« Je ne parle pas d’agriculture, mais de trouver des réponses, et d’augmenter notre influence. Pour le moment, la frontière ouest est nôtre. Mais nous savons aussi que les nomades ne nous laisseront pas en paix indéfiniment. Je pense qu’il est temps de nous préparer en ce sens. Et étant donné que nous avons déjà un pied à terre là-bas, autant faire d’une pierre deux coups. Qu’en pensez-vous ? »

Je balayai la salle du regard, passant de Kaelen à Harlon, tout en jetant au passage un coup d’œil à Selmira, leurs expressions figées dans une attente lourde, l’air semblant s’épaissir autour de nous comme si la pièce elle-même retenait son souffle, attendant le verdict qui pourrait tout changer.

« Ce peut être une bonne idée », opina le jeune homme, sa voix basse trahissant une légère hésitation.

La voix rauque du vieux soldat se fit entendre, un grondement grave qui vibra dans la pièce comme un avertissement.

« Qu’avez-vous trouvé là-bas ? » s’enquit-il, ses yeux plissés fixés sur moi avec une intensité qui me fit frissonner.

Je posai à nouveau le regard sur lui et, m’appuyant sur la table dont le bois craqua sous mon poids comme un os prêt à se briser, me penchai en avant, comme pour lui faire face directement, nos pupilles se croisant dans un duel silencieux chargé de tension.

« Je n’en ai pas la moindre idée. Quelque chose d’ancien, pour sûr, mais au-delà de ça, tout reste un mystère enveloppé d’ombre. En creusant pour y construire un avant-poste, nous sommes tombés sur une dalle, gravée de runes qui pulsaient comme si elles étaient vivantes… »

Extrait de Le Souffle de la Faim - Tome IV de la Couronne d'Ombre